LOOKING IN ON ME CHANGING

VICTOIRE GONZALVEZ, LAUREN JANUHOWSKI

9 - 25 juillet 2021

Vernissage : 8 juillet 18-22h

Commissariat : Sarah Tritz

avec la complicité de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs.

 

STATEMENT DES ARTISTES

Ce sont des patterns qui rencontrent des formes et nous les regardons se transformer. Le pattern est contraint par un système de règles qui définit la place de chaque élément. C’est un corps, et comme chaque corps son anatomie est singulière. Un corps rigoureusement construit mais qui avec le temps s’échappe ailleurs. Il glisse sur des surfaces, agrandi, répété, transformé, parfois à nouveau dessiné mais gardant les traces de ses métamorphoses successives. Les ensembles ainsi remodelés évoluent dans un décor familier : papier peint, tissage, miroir, patchwork, objets domestiques et biens de consommations. Des ornements discrets devenus des regardeurs actifs. Looking in on me changing nous place au centre de figures qui nous observent.

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Looking in on me changing


L'exposition Looking in on me changing est une recherche des décors, des textures et des surfaces créant des motifs, souvent ornementaux, ainsi que des images de temps, de lieux et d'existences juxtaposés, du réel et du faux.

Les artistes Victoire Gonzalvez et Lauren Januhowski interrogent la physicalité du regard comme moyen de décrypter le vrai et le faux, ou le fake, sans pour autant créer une hiérarchie. Les réactions issues de l’acte de l’observation des objets créent  des boucles de rétroaction, associant les réalités véritables et celles imaginaires en les poussant vers une collision dans un espace homogène.

Suivant les pas des artistes comme Billie Zangewa, Kiki Kogelnik et Hannah Ryggen qui se sont réappropriées le textile comme médium artistique à part entière, Lauren Januhowski adopte et adapte le regard et le geste féminins. L’artiste ne cherche cependant pas à contester les préjugés limitant le textile au paysage domestique, au contraire elle s’aligne à l'essence de ce médium maintenu vivant par des siècles de mobilisation féminine dans de cercles intimes. En développant une technique à la fois longue et minutieuse, Januhowski élabore la métamorphose des compositions de papier découpé vers des collages sophistiqués de textile imprimé.

Le fil a par excellence connecté les femmes à travers l’histoire, leur permettant de composer et de construire leurs propres récits, les inscrivant inaperçues dans une chronique dominée par les valeurs patriarcales; un lexique de signes et de symboles, de cartes et de poésie. S'inspirant de la tradition des contes, Januhowski réapproprie ce langage à nos récits contemporains, retraçant des histoires racontées par des femmes, renvoyant tout autant vers leur unité et solidarité, comme vers leurs luttes et inégalités. L'œuvre Body Blob raconte l'histoire d'une confrontation quotidienne d’un corps physique en termes darwiniens. Elle dépeint le besoin d’une évolution charnelle afin de survivre, d’exister. Body Blob décrit l’être d’un corps vivant autour et conforme aux autres, un corps fluide, coulant entre les espaces, évoquant l'ironie de notre société qui appelle à toujours plus de souplesse : de nos corps, notre patience, nos salaires, nos responsabilités. Le corps de Body Blob est transformé en sujet et en forme. Sélectionnant, coupant, collant des formes de papier, l’artiste façonne des figures recomposées qui se transposent ensuite en textile.

En résonance, l'œuvre Joan Glory Peel a été imaginée, conçue et fabriquée par Victoire Gonzalvez comme réponse à une demande en croissance de femmes cherchant à régénérer leur hymen, réalisant ainsi une transformation inverse, afin de répondre encore une fois à un certain étalon. Adoptant une approche rigoureuse et méticuleuse de la recherche, de la conception et de l'assemblage des objets fabriqués et de leurs emballages, l’artiste façonne pourtant un faux d'un faux : un produit inventé destiné à remplacer une partie du corps d'origine. Dans l’esprit de l'interprétation du concept du “social surrealism / surréalisme social” par l’artiste Mika Rottenberg, qui évalue de manière constante la place de l’objet dans la réalité dans laquelle il s’inscrit, Victoire Gonzalvez cherche à découvrir les limites du possible, créant des objets improbables dans des conditions tout à fait envisageables. Bien qu’optant pour une attitude ironique et ludique, Gonzalvez aborde un sujet extrêmement sérieux et urgent :  l'évolution synthétique de l'humain et de son corps, notamment à travers la chirurgie esthétique, déclenchée non par un instinct de survie, mais plutôt par un besoin de satisfaire, de convenir au regard de l’autre.

Ce regard, looking in, se retrouve à travers l'exposition émergeant des œuvres comme Looking In de Lauren Januhowski, inspirée de l'affiche du film Les Vampires, réalisé par Louis Feuillade en 1915, représentant une femme assise devant un rideau percé par des regards indiscrets. Il surgit des yeux en forme de fleurs trouvés dans l'œuvre co-signée Lili Wallpaper. Il se distingue dans l'œuvre de Victoire Gonzalvez Lili Eye Smiling - ici, le regard est le nôtre. Projeté sur une surface partiellement traitée d'un miroir, l'œuvre vidéo crée une juxtaposition de deux espaces parallèles : un scénario construit et la réalité de l'espace d’exposition vu dans le miroir. Composée d'images et de sons, la vidéo relate un propos sur la tradition du sourire avec les yeux. Dans la vidéo, à l’aide de gommettes, le personnage de Lili s’exerce à sourire avec les yeux, plutôt qu'avec la bouche, pour être « charmante ». Une telle  pratique renforçant la pudeur dès l'enfance est présente dans de nombreuses cultures asiatiques. 

Ces sourires transformés transfigurant le réflexe naturel de l’humain nous rappellent une fois de plus l’orgueil de l’homme, bravant la nature en faveur des traditions fabriquées.

Toutefois, le regard est au centre de cette œuvre, le spectateur ayant à la fois la place du regardant et du regardé. Autour de l’image projetée on peut se voir voir. Cela met inévitablement légèrement mal à l’aise. On prend conscience de l’oeuvre, de soi-même, de l’espace, de l’acte même observation. Le regard devient actif, incitant le spectateur à tenir une présence lucide ici et ailleurs.

Looking in on me changing est un titre à double sens. Regarder, observer la transformation de quelqu’un pourrait induire un sens de soin, d'attention, d'intérêt. Tout autant, il pourrait entraîner un détachement passif et une indifférence à l'égard d’un certain changement. Cependant, les mêmes mots véhiculent un autre sens : un regard intrusif, un envahissement d’un espace privé, une violation de l’intimité. C'est précisent dans cette multiplicité, ainsi que dans ambiguïté possible d’une mauvaise traduction que réside la saveur contradictoire des œuvres exposées, délicatement oscillant le spectateur d'un état ludique et distrayant vers un malaise modéré.

Gabriela Anco

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